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La protection de la santé publique et le développement économique vont de pair. Mais la pandémie de COVID-19 nous forcera-t-elle à en choisir une au détriment de l’autre ?

Le président américain a encore changé d’avis sur une question majeure cette semaine. Après avoir d’abord nié le danger, puis s’être déclaré le grand chef des armées chargées de le combattre, Donald Trump a refait un virage de 180 degrés et se demande maintenant si le remède adopté par les gouvernements contre la pandémie de COVID-19 « n’est pas pire que le mal ».

Estimant notamment les politiques de confinement de la population trop dommageables pour l’économie et contraires à la nature profonde des Américains, le déroutant président souhaite désormais en avoir fini avec tout ça à temps pour le jambon de Pâques.

Si l’on peut avoir des doutes sur la valeur des motifs de cette nouvelle prise de position de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, il est important de souligner qu’il n’est pas le seul à s’inquiéter des conséquences des mesures déployées pour faire barrage au nouveau coronavirus. Équivalant, comme le dit le premier ministre québécois, François Legault, « à mettre sur pause » des pans entiers de la société, elles finiront, si elles sont maintenues trop longtemps, par plonger nos économies non pas seulement en récession, mais en dépression, prévenait le Prix Nobel d’économie Paul Romer dans le New York Times lundi. À ce régime, et s’il faut attendre les 12 à 18 mois prévus pour mettre au point un vaccin, « la plupart d’entre nous seront toujours en vie, c’est l’économie qui sera morte », a averti l’économiste, qui prône, à plus long terme, une approche qui concentrerait les efforts de confinement et de soins sur les populations les plus à risque, comme les personnes âgées ou les malades.

Question de valeurs ?

C’est une question de priorités, de valeurs morales même, rétorquent ceux qui disent vouloir faire passer la santé avant l’argent. « Ma mère n’est pas jetable. Nous ne voulons pas sacrifier 1 % ou 2 % des New Yorkais », a déclaré mardi le gouverneur de l’État, Andrew Cuomo.

Plus de 40 ans de politiques néolibérales ont fait oublier à trop de gens que, pour que l’économie roule, que les gens consomment, que les entreprises investissent et que les Bourses spéculent, il faut « des ressources publiques essentielles » assurées par l’État, au premier rang desquelles on pourrait citer la santé, mais aussi l’éducation et les infrastructures, a fait valoir cette semaine la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, dans un article du Nouvel Observateur intitulé « L’insoutenable légèreté du capitalisme vis-à-vis de notre santé ». En venant brutalement remettre en cause une sécurité sanitaire qu’on tenait pour acquise, la pandémie de COVID-19 forcera peut-être une prise de conscience de la part des entreprises afin qu’elles aident ce travail essentiel de l’État, plutôt que de le combattre.

Il ne s’agit pas de faire passer les profits des entreprises avant la vie des gens, disait la semaine dernière dans le New York Times le directeur d’un centre de recherche en santé publique de l’Université Yale, David Katz, lui aussi inquiet de l’impact économique des mesures de lutte employées actuellement. Si l’économie s’effondre, l’explosion du chômage, de la pauvreté et du désespoir qui en résultera aura aussi des impacts terribles sur la santé des gens.

Intimement liés

En fait, les points de vue des deux camps ne sont pas si différents. Dans les deux cas, on dit que la santé des populations et la santé de leurs économies sont intimement liées. Si une pandémie s’abat sur une population, on voit mal comment les entreprises pourraient espérer continuer de faire des affaires pendant que leurs employés et leurs clients tombent comme des mouches. À l’inverse, si l’économie sur laquelle repose la richesse collective est « mise sur pause » trop longtemps, les conditions de vie qui déterminent le niveau de santé publique se dégraderont. Reste à savoir ce qui est « trop longtemps ».

En attendant, disait cette semaine la directrice générale du Fonds monétaire internationale, Kristalina Georgieva, pour aider nos économies à se relever, « il est essentiel de donner la priorité à la maîtrise de la contagion et au renforcement des systèmes de santé publique dans le monde entier. Les conséquences économiques sont importantes et s’aggraveront, mais plus vite nous arrêterons ce virus, plus rapide et plus forte sera la reprise ».